La Cité Idéale de Chaux selon Claude-Nicolas Ledoux

Accroche : “Il n’existe pas un homme sur la terre qui ne soit susceptible d’être secouru par un architecte” – Claude-Nicolas Ledoux

Introduction du modèle :

Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) s’est imposé comme l’une des figures majeures du XVIIIᵉ siècle. En tant qu’architecte profondément inscrit dans la pensée des Lumières d’une part, mais également animé par une volonté de diffuser le savoir et la connaissance pour libérer la société des vielles croyances souvent sans fondement.

Comme les visions contemporaines de l’époque (Boullée ou Lequeu), l’architecture est un moyen d’améliorer la société. Ledoux se distingue par une volonté d’égalité sociale. Il souhaite non seulement offrir aux ouvriers une habitation la plus saine, la plus plaisante et la plus « heureuse » possible mais également promouvoir un mode de vie plus équilibré, fondé sur une harmonie entre travail, vie sociale et nature. En ce sens, cette quête d’égalité va guider ses différents projets urbains notamment le théâtre de Besançon ou la saline d’Arc-et-Senans.

La cité idéale de Chaux telle que la conçoit Ledoux dès 1773 est une véritable utopie sociale fondée sur ce grand principe d’égalité. Ledoux rejoint ainsi la tradition « utopiste » héritée de Thomas More (1516) : la société idéale est construite par les hommes, qui reconstruisent une autre organisation sociale. Au XVIIIᵉ siècle, cette vision trouve un écho puissant dans une époque qui croit en la perfectibilité humaine et où l’utopie devient alors une forme d’anticipation du futur.

Ce projet s’inspire d’ailleurs de d’autres modèles communautaires de l’époque comme le phalanstère de Charles Fourier par exemple.

La cité idéale de Chaux, une utopie sociale et architecturale :

La cité de Chaux, qui ne fut jamais construite, représente le cœur de la pensée utopique de Ledoux.

Réfléchie et conceptualisée à partir de 1773 et perfectionnée durant près de trente ans, le projet devait s’implanter en pleine campagne, sur un site vierge de 20 000 hectares où la nature serait intégrée au sein même de la ville. Cette idée rejoint les principes de Rousseau, selon qui il était important de « réinstaller la société dans son environnement naturel ». La nature y occupe donc une place déterminante et on retrouve ainsi d’innombrables plantations alignées et des jardins potagers agrandis. Les bâtiments sont insérés directement dans cette nature, à proximité de la forêt de Chaux dont la ville tient son nom et de la rivière Loue.

La cité adopte la forme d’un cercle parfait, suivant la course du soleil et venant compléter la Saline royale d’Arc-et-Senans dans le Jura, déjà conçue en demi-cercle. Elle devait pouvoir accueillir environ 3 000 habitants.

La ville tire à la fois ses inspirations de l’architecture néo-classique, issue des civilisations gréco-romaines antiques, ainsi que du palladianisme (architecture vénitienne). Elle adopterait des formes géométriques symboliques, réparties autour de la Saline royale d’Arc-et-Senans et ses nombreux ateliers (centre de l’industrie salinière du Jura). Les constructions principales comme la maison du Directeur, l’hôtel de ville, l’église, etc. occupent le centre d’un réseau de seize rues en étoile.

La cité comprenait également des logements pour les employés, dotés de sanitaires, de bains publics et de fontaines, ainsi que des jardins familiaux individuels, traduisant une vision hygiéniste et novatrice pour l’époque. Les lieux moraux et éducatifs occupent également une place importante : le panaréthéon et le panthéon accueillent les enseignements liés à la vertu et la mémoire des grands hommes, tandis que l’oïkema sert à la régulation des passions. Quant au temple de l’Union ou le Pacifère, ils symbolisent la paix et la justice.

Enfin, des équipements collectifs (comme la Bourse, les commerces, le marché couvert, la maison de gymnastique, les maisons de convalescence et de retraite, le cimetière, les casernes et forges à canons, etc.) complètent la ville, et reflètent la volonté de Ledoux de créer un espace non seulement fonctionnel mais aussi harmonieux et moralisateur, où chaque aspect de la vie sociale et économique est pensé pour servir le bien commun. 

Ledoux conçoit la cité de Chaux comme une ville où toutes les constructions sont traitées avec la même importance et la même magnificence, illustrée par l’usage systématique de colonnes dans leur architecture. Ledoux affirme que « Pour la première fois on verra sur la même échelle la magnificence de la guinguette au palais. »

La vidéo ci-dessous montre ainsi les différentes parties d’une maison de campagne présentant cette architecture :

Différentes parties d’une Maison de Campagne – D‘après « Claude Nicolas Ledoux – Maison de campagne PL 24 » par Patrice Elmer (YouTube)

Chaque édifice a donc la même dignité symbolique.

De plus, l’ensemble de la ville est conçu comme une sorte de discours architectural. Chaque bâtiment possède une architecture parlante où la forme permet d’exprimer la fonction. Ledoux apparaît ainsi non seulement comme architecte, mais aussi comme urbaniste, soucieux de penser la ville comme un tout et dans son ensemble.

Enfin, la question du regard occupe également une place importante dans la pensée de Ledoux. On peut la retrouver dans l’organisation du théâtre de Besançon, où la salle offre à tous les spectateurs la même visibilité, ce qui, encore une fois, marque la volonté d’égalité de tous, chère à l’architecte. On la retrouve également dans la Saline royale, où le demi-cercle et les grandes ouvertures espacées offrent un panorama total des bâtiments pour ceux qui la regardent. Pour Ledoux, voir et être vu sont indissociables. Le regard structure non seulement l’espace social mais également l’espace architectural.

Visite de la Cité de Chaux –
D’après « Claude Nicolas Ledoux – Arc-et-Sénans – Cité idéale de Chaux – Utopie et hétérotopie » par Patrice Elmer (YouTube).

Conclusion :

Ainsi, les constructions de Ledoux et, au-delà, la conception de la cité de Chaux, ne sont pas à envisager au titre de prouesses techniques, car l’époque ne connaît ni eau courante, ni sanitaires, ni système de chauffage avancé, mais comme une contribution intellectuelle d’un siècle où l’architecture se veut au service du progrès social. Ledoux ne cherche pas vraiment à améliorer le confort technique ou technologique mais cherche davantage à offrir à ses constructions une fonction, un caractère social et moral en accord avec les idées physiocrates et humanistes majeures de son époque/siècle. À travers sa conception de la cité de Chaux, il propose une organisation urbaine fondée sur l’égalité, l’harmonie entre l’homme, la nature et le travail, ainsi que sur la perfectibilité humaine. Ainsi il apparaît également comme un philosophe, précurseur de l’utopisme social et plus largement de la pensée architecturale moderne.

Notes et Références :

La Saline royale d’Arc-et-Senans est une ancienne saline qui fut belle et bien construite entre 1775 et 1779 par Claude Nicolas Ledoux sur commande de Louis XV. Elle était destinée à exploiter la saumure de Salins-les-Bains dans le département de Doubs. Elle est l’une des principales réalisations de Ledoux datant d’avant la Révolution française qui subsiste encore.

La physiocratie est un courant de pensée économique et social apparu au XVIIIᵉ siècle qui repose sur l’idée que la richesse provient essentiellement de la nature et du travail agricole. Les physiocrates défendent une organisation dite « rationnelle » de la société, fondée sur l’équilibre entre la production, le travail et l’environnement naturel. Dans le projet de la cité idéale de Chaux, Ledoux s’inscrit dans cette logique en plaçant la nature et le travail productif (Saline royale) au sein de l’organisation urbaine et pour servir au bien-être collectif.

Merci à Patrice Elmer pour nous avoir fourni l’accès à deux de ses vidéos, et pour nous avoir éclairé sur certains points quant à la philosophie de Claude-Nicolas Ledoux.

https://www.youtube.com/@patriceelmer

Sources :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1047050b/f297.item

http://edu.saline.free.fr/01-cites/1-thema/03-ledoux.htm

• https://fr.wikipedia.org/wiki/Cit%C3%A9_id%C3%A9ale_de_Chaux