
La ville cyberpunk selon Wiliam Gibson :
Neuromancien
Un modèle urbain ?
Il ne nous échappera pas que W.Gibson n’est pas un urbaniste, mais alors pourquoi s’intéresser à un romancier, à des œuvres de science-fiction alors que nous évoluons dans le réel ? Tout simplement car elles s’y trouvent tout autant que nous. Qu’importe l’œuvre, celle-ci s’insère dans notre réalité par l’intermédiaire de son auteur, témoin de son époque, de ses angoisses, de ses promesses. Mais alors, que dit ce roman d’une mouvance punk -et donc contre culturel– sur nous, à travers la projection dans un futur alternatif imaginé par un homme il y a 40 ans ?
Après Johnny Mnemonic (1981), William Gibson dans Neuromancien (1984) pose les fondations du cyberpunk et de ses villes, conjointement avec Ridley Scott et son film Blade Runner (1982) ou encore Katsuhiro Otomo avec Akira (1988).
Wiliam Gibson et son œuvre
Wiliam Gibson est un écrivain américain de science-fiction. Neuromancien (titre original : Neuromancer), publié en 1984 est son premier roman, qui est généralement considéré comme l’ouvrage fondateur du mouvement cyberpunk.
Neuromancien présente une dystopie dans un monde futuriste post-Troisième Guerre mondiale, le capitalisme le plus débridé règne, gouverné par des entreprises multinationales qui ont pris le pas sur les États. Par ailleurs, les drogues de synthèse et les augmentations physiques sont omniprésentes. Le récit suit le personnage de Case, un pirate informatique enrôlé dans une équipe par une puissante intelligence artificielle et un ancien soldat traumatisé, afin de réaliser le braquage informatique risqué d’une multinationale suisse, la mégacorporation Tessier-Ashpool SA.
Description urbaine et ressenti de l’auteur
Nous avons ici extrait de nombreux passages du livre afin de rendre une représentation la plus fidèle de l’urbanisme imaginé par Gibson, et des sentiments invoqués lorsque la lecture nous immerge dans son monde.
1. Ninsei
Le Neuromancien nous fera découvrir plusieurs paysages urbains, le plus évocateur de l’imaginaire du cyberpunk est celui dans lequel le livre nous plonge dans sa première partie : Ninsei.
Ninsei est une partie de la Cité Nocturne « une zone sans nom officiel » dans Chiba, ville donnant sur la baie de Tokyo dont « l’éclat du ciel télévisuel y masquait les lumières de Tokyo » et « Par-delà le port se trouvait la ville, dômes d’usines dominés par les vastes cubes des arcologies d’entreprises » ville qui est empreinte des stigmates des grandes entreprises et de leur publicité « gigantesques logos holographiques de la Fuji Electric Company ».
L’environnement urbain de Ninsei est très souvent décrit avec la foule qui y déambule en continu «danse électrique de Ninsei » ainsi que dans chaque rue « des salles d’arcade et de pachinko » et on retrouve dans sa description l’idée d’un quartier qui enferme celui qui y vit. La Cité Nocturne dans laquelle se trouve Ninsei est « Une étroite frontière de rue », ces rues sont comme des « champs de données […] des labyrinthes ». Les néons sont omniprésents, telles des « forêt de néon », ils représentent souvent des idéogrammes, éclairent les devantures ou viennent encadrer les décorations en intérieur : « Les murs du Jarre étaient couverts de miroirs encadrés de néons rouges » . Accompagnant les néons, le champ visuel est aussi pris par les hologrammes, bizarrement souvent décrits lorsque qu’ils ne sont pas allumés « hologrammes inertes », « disparaissaient comme des fantômes » rajoutant à la froideur d’une ville dont les activités échauffent les esprits et étouffent les corps, « L’atmosphère s’était dégradée, plus agressive. La moitié de la population portait des masques filtrants ».
En dehors des néons, la couleur semble rare, on parle d’un « ciel d’argent empoisonnée », « d’une teinte grise menaçante ». Un dôme est fait de « tissu gris et renforcé par un réseau de fins câbles d’acier » avec à l’intérieur des « gradins de béton » qui entourent l’arène. Quand le personnage principal souhaite dormir, celui-ci se dirige vers un «immeuble de bureaux anonymes de dix étages, en affreuse brique jaunes et autre fenêtres sombre ». L’immeuble ne reflète aucunement l’idée d’un endroit chaleureux : «Néon éteint […] ascenseur qui empestait le parfum et la cigarette […] panneaux griffés […] pelouse en plastique vert […] échafaudage industriel […] le toit du complexe, […] revêtement plastifié ». En dehors de son aspect, c’est comment cet hôtel remplit sa fonction qui nous étonne. Effectivement, on y dort d’une manière presque industrielle dans des capsules : « Six étages de dix capsules alignées » décrites comme uniformisées dans leur aspect « Les capsules en fibre de verre blanches » , et leur format « Les capsules mesuraient trois mètres de long, les ouvertures ovales un mètre de large ». Notons que cet hôtel, le Cheap Hôtel est considéré comme bas de gamme. Dans Ninsei, les besoins primaires peuvent être satisfaits sans luxe, on y est précaire et on y survit avec précarité, «Il dormait désormais dans les capsules les moins chères, près du port, sous les lampadaires quart-halogènes » , et comme dit précédemment l’air y est très pollué comme ses eaux « les eaux noires et les bancs de déchets qui dérivaient. ».
2. l’AMBA : Axe Métropolitain Boston-Atlanta
Plus tard dans l’intrigue, les protagonistes quittent Ninsei et son ciel à la «teinte rose » pour l’AMBA (l’Axe Métropolitain Boston-Atlanta). On y découvre un nouvel aspect de ces villes cyberpunk, le gigantisme, des villes tentaculaires qui s’étendent plus que de raison. Cet espace porte aussi le nom de l’Étendue et le porte bien : on parle d’au moins de 1506 km d’espaces urbanisés (à vol d’oiseau) dans notre monde. Sans cette urbanisation, on parle déjà d’un trajet de plus 1700 km et d’au moins 16 heures de route à 106 km/h (d’après des calculateurs en ligne). Ce titan urbain a une première description qui permet d’être compris dans son aspect gargantuesque. Celle-ci nous rappelle que cet univers cyberpunk a pour base une révolution technologique qui est le « cyber ». Voici l’entière description que nous avons extrait :
« Chez lui.
Son foyer : l’AMBA, l’Étendue, l’Axe Métropolitain Boston-Atlanta.
Prenons une carte programmée pour afficher la fréquence des échanges de données, mille mégabytes représentant un seul pixel sur un très grand écran. Manhattan et Atlanta brillent d’un blanc éclatant. Puis elles se mettent à scintiller, le niveau de trafic menaçant de surcharger la simulation. La carte va exploser comme une nova. Augmentons l’échelle pour la refroidir. Un million de mégabytes par pixel. À cent millions de mégabytes par seconde, on commence à discerner certains pâtés de maisons de Manhattan, les contours de zones industrielles centenaires entourant le vieux centre d’Atlanta… ».
C’est si grand qu’au matin W.Gibson décrit les « géodésiques de l’Etendue s’éclaircissent ». Mais comment cette ville peut-elle fonctionner ? Nous avons des éléments de réponse éparses, on y connaît l’existence d’un aéroport, d’une centrale nucléaire et surtout d’un métro/train qui correspond de par ses performances au gigantisme propre à cette ville : « Après le déjeuner à Baltimore […] ils prirent le métro jusqu’à New York. » soit plus de 300 km (à vol d’oiseau et surement avec des arrêts) sans compter le retour et ceux à priori dans le laps de temps de temps d’une après-midi chargé dans l’histoire. Une description nous éclaire sur la mobilité urbaine de l’AMBA, on y apprend qu’il est souterrain « dans les racines de béton armé de l’Étendue et la technologie qui le caractérise « Le véhicule, qui glissait sur ses aimants supraconducteurs, n’émettait aucun son » ainsi que les nuisances qu’il provoque « mais l’air déplacé fit chanter le tunnel, ses graves sombrant dans les infrasons. La vibration gagna la pièce ». Là encore la ville n’est pas ce qu’il y a de plus coloré ou accueillant, c’est une étendue grise recouverte de terrain industriel abandonné « l’horizon lunaire industriel » ; « le paysage de sa jeunesse, tas de déchets industriels et carcasses rouillées de raffineries. » et comprenant aussi ses hôtels capsules « un bâtiment modulaire, comme une version gigantesque du Cheap Hotel avec des capsules de quarante mètres de long ».
« Lunaire », cela décrit aussi cette absence de vie : où sont passés la nature, les animaux, les arbres? N’y a-t-il pas un peu de vert dans ce monde? A part exception que nous verrons plus tard, la réponse est non! Ces villes n’ont pas de nature, ne s’insèrent pas dans celle-ci et ne la laisse pas s’insérer en elles. Case, le protagoniste, n’est pas familier avec la nature «incapable de faire la différence entre un pin et un chêne ». Elle a pour toute évidence un aspect bizarre à ses yeux « ils étaient trop jolis et ressemblaient vraiment trop à des arbres » et pour lui les arbres ne semblent pas compatibles avec l’espace urbain « d’arbres que Case trouvait trop nombreux ».
3. Freeside

Quelle est cette ville où Case aurait pu apercevoir ces arbres si précisément l’AMBA n’en contient aucun? Freeside, « une Genève orbitale » est un agglomérat spatial qui s’étend à la verticale, « L’Archipel. Les îles. Le tore, la tige, l’amas. De l’ADN humain s’éparpillant depuis le puits de gravité vertical comme une nappe de pétrole. » dont la structure interne est décrite comme impersonnel : «l’intérieur de la tige est organisé avec la précision banale de meubles dans une chambre d’hôtel. ». Freeside remplit des fonctions touristiques et est composé pour celles-ci. Navettes, hôtels, boutiques, bars et casinos semblent être tout ce que l’on y trouve, tenu par gravité artificielle générée par la rotation autour de la « tige » des tores. Ses rues s’y organisent et nous présentent un paysage insolite : « La rue Jules-Verne était une avenue courbe qui tournait autour du milieu de la tige, alors que Desiderata suivait sa longueur » ; « Le croisement de Desiderata et de Jules Vernes formait un ravin » ; on nous décrit aussi un « canyon » avec des « boutiques et des bâtiments qui constituaient ses parois. La lumière y était filtrée par des masses de végétation verte qui pendaient d’étages en surplomb et de balcons ». La végétation nous est décrite à de nombreuses reprises, mais il ne faut pas s’y tromper car celle-ci est évidemment « fruits de manipulations génétiques et chimiques. ». Cependant, qui dit végétation dit photosynthèse, et donc lumière. En cela Gibson nous éclaire en faisant de Freeside une cité où le ciel est artificiel, « bleu enregistré de Cannes », effectivement « la lumière de l’astre était pompée par un système de Lado-Acheson ». Un système Lado-Acheson semble être basé sur l’addition de deux technologies, la captation de la lumière extérieure du soleil qui se reflète dans une fine couche de miroir intérieur venant éclairer la seconde partie du système : une rotation de ciels pré-enregistrés simule le cycle jour-nuit avec des imitations du ciel de Cannes, des Bermudes ou encore de constellations potentiellement publicitaires.
4. Conséquences sociales de ce modèle
Ces formes d’urbanisme sont sources et reflets d’un monde inégalitaire dans lequel le bonheur durable et sain de la population n’est clairement pas au centre des préoccupations. A Ninsei, Case le dit clairement « il n’aimait pas cet endroit » et s’adressant à la ville et son ciel pollué rose « quelle salope ! ». Ninsei l’a détruit. Il l’était déjà physiquement à cause des représailles liées à son passé et cet enfer urbain s’en prend à tout le monde qui y tombe, « Ninsei l’avait tellement épuisé que la rue elle-même ne lui paraissait plus que l’extériorisation d’un désir de mort ».
A Ninsei le crime n’est pas un choix, c’est la norme. Case se fournit en drogue et en arme directement dans la rue. Les meurtres y sont monnaies courantes, le protagoniste en arrivant dans la Cité Nocturne tue : “Le premier mois, il avait tué deux hommes et une femme pour une somme […] ridicule”. Les sens de celui qui y évolue sont constamment en éveil, le « crépitement » des néons est une nuisance constante pour la population. L’air, l’eau, la nourriture, les lumières, les odeurs, rien ne vous laisse tranquille, excepté peut être les capsules dortoirs qui n’offrent pas vraiment de confort. Pourtant tout le monde n’y souffre pas, le milieu du privé et des grandes entreprises/corporations offre une protection non négligeables pour peu que l’on ai des moyens très grand où que l’on prête allégeance « évita un sarariman en costume sombre et repéra le logo Mitsubishi-Genentech tatoué sur le revers de sa main droite ». Effectivement on nous décrit une clinique de Chiba, c’est comme si l’on n’était plus dans le même monde « La clinique, anonyme, avait été équipée à grands frais, amas de jolis pavillons séparés par de petits jardins bien entretenus » , entretenus par « un robot jardinier » en forme de « crabe ».
Les inégalités sont l’ADN de Freeside car Freeside c’est aussi Sion et la Villa Straylight. Sion est un autre « amas » fondés par cinq ouvriers qui « s’étaient lancés dans leur propre construction » et qui est devenu une structure plus précaire que Freeside « coque de fortune […] plaques inégales et décolorées » mais dans laquelle les habitants semblent vivre heureux. Et ce en autonomie, « Sion était un système fermé, capable de fonctionner en vase clos pendant des années sans introduction de matériaux extérieurs. » contrairement à Freeside. Effectivement par essence « Freeside est un bordel et un regroupement de banques, un palais des plaisirs et un port libre, une ville frontière et une station thermale. Freeside mélange Las Vegas et les jardins suspendus de Babylone. » et ainsi n’est pas durable « L’écosystème de Freeside était limité […] Freeside produisait son eau, son atmosphère mais recevait des livraisons de nourriture et d’additif pour améliorer sa terre cultivable ». Freeside n’assure le bonheur de ceux qui y circulent que par la satisfaction de désirs court-termiste. Et enfin la Villa Straylight est d’une certaine façon le paroxysme de la folie inégalitaire de ce monde, possédé par l’entreprise familial Tessier-Ashpool qui règne également sur Freeside « J’ai construit tout ceci » dira l’un des fondateurs de ce « clan industriel » (oui il a « plus de deux cents ans » , rendu possible par le fait que c’est « une famille consanguine et améliorée avec soin » avec en plus une technologie de cryogénisation). Et on pouvait s’y attendre « La Villa Straylight ne produisait rien. ».
La Villa Straylight et les Tessier-Ashpool représentent ici un avertissement sur la folie, l’absurdité et les dérives générées par un capitalisme poussé à l’extrême qui ne repose que sur l’accaparement du travail des autres et des ressources de la Terre, ainsi que de l’allégeance dégénérée aux entreprises. Voyons cela, pour ce qui de cette allégeance, les univers cyberpunk nous dépeignent généralement des sociétés aux mains de « mégas-corpos » avec des Etats réduits à leur fonction régalienne de maintien de l’ordre et dont la corruption par des acteurs privés biaise l’usage de la force. Dans Neuromancien, un « sarariman » (Slaryman prononcé dans un anglais japonisé) donc un cadre ou un employé pour prouver sa fidélité porte le logo l’entreprise l’employant. Cette entreprise devenant ainsi le lien le plus fort qu’il aura avec le reste de la société « Il se demanda un instant comment ce serait de travailler toute sa vie pour un zaibatsu. Dans un logement de l’entreprise, à chanter l’hymne de l’entreprise pour finir avec des funérailles de l’entreprise. ». Case se fait cette réflexion à Ninsei « où l’argent empoisonne le ciel, au-delà du grillage et de la prison crânienne », le terme grillage étant le maillage urbain cachant en partie le ciel.
Le lien entre la Villa Straylight et la folie de ses occupants est clairement formulé « Si Straylight représentait l’identité d’entreprise de Tessier-Ashpool, alors T-A était aussi fou que le vieil homme », homme dont l’esprit vicié et rendu fou par trente ans de cryogénie en étant conscient pousse à des actions que je me garderais de décrire. Architecturalement, « La Villa Straylight […] s’est développée sur elle-même, une folie gothique. Chaque espace de Straylight est, d’une certaine manière, secret, dans une série infinie de salles reliées par des passages, des escaliers voûtés comme des intestins, où l’œil est bloqué dans des courbes étroites et se perd sur des écrans décorés, des alcôves vides… » cette villa est le symbole d’un paraître pour justifier sa domination, un étalage de pouvoir et de richesses, de ressources prises aux autres. Le personnage s’en rend compte face à une porte « La laideur de la porte frappa Case […] . Pas la porte en elle-même […] mais la façon dont elle avait été sciée pour s’intégrer dans cette ouverture […] Il songea qu’ils avaient importé ces objets puis les avaient ensuite péniblement adaptés à l’endroit. Mais ils déparaient. » cette porte, c’est la volonté d’accorder le monde à sa réalité qu’importe les contraintes ou les problèmes, ceux qui en payent le prix n’ont pas leur mot à dire. Cette architecture est la représentation d’un pouvoir et d’un patrimoine symbolique, culturelle et économique indécent qui passe outre le raisonnable afin de satisfaire une image de soi « ces éléments avaient été remontés par le puits dans un but précis, un rêve peu à peu oublié dans leur obsession de remplir l’espace : donner une image de leur famille telle qu’ils la concevaient. ».
« Remplir l’espace » : ce qui m’a frappé en tant que lecteur a été l’immensité de la villa, un labyrinthe nécessitant des heures pour s’en dépêtrer mais qui est tristement vide, sans âme. Et je ne suis pas le seul à l’avoir ressenti « Straylight rappelait à Case le petit matin dans les centres commerciaux qu’il fréquentait adolescent, lieux de faible densité plongés dans un calme intermittent en début de journée, une sorte d’attente engourdie ». Ce ressenti pourrait être développé (ce qui serait hors-sujet) mais il nous renvoie à l’esthétique dit des liminial space des lieux de transitions provoquant un certains malaises dû à leur impersonnalité, ils ont la particularité d’être familier grâce à leur universalité, souvent dû à des choix esthétiques lors de leur construction qui ne les distinguent en rien d’un très grand nombre d’autres lieux aux mêmes fonctions.

Exemple concret d’application du modèle :
Certains éléments qui paraissaient futuristes à l’époque de la publication du livre se trouvent aujourd’hui une forme d’écho dans le réel. Des projets urbanistiques bien réels peuvent faire l’objet de parallèles évidents avec la ville cyberpunk.
Chongqing, en Chine, est un parfait exemple d’une ville présentant des éléments cyberpunks. Tout d’abord son gigantisme et l’ampleur de son étalement urbain : sa superficie est de 82 401 km2 (c’est-à-dire comparable à la superficie de l’Autriche) avec plus de 32 millions d’habitants. Ensuite il y a la sensation d’archaïsme qu’elle donne : les routes ne vont jamais tout droit, elles montent, descendent, tournent, replongent, puis s’envolent dans les airs. La ville a réalisé son urbanisation dans l’accumulation renforçant cet effet chaotique : les anciens quartiers plus traditionnels n’ont pas été effacés, mais sont entrelacés avec les bâtiments ultra-moderne, on peut donc passer de l’un à l’autre en changeant de rue!
Un des aspects les plus visibles se révèle la nuit, la ville s’illumine d’innombrables panneaux LED, écrans géants et hologrammes publicitaires.
Ensuite son système de transports en commun : la description faite du métro de l’AMBA qui traverse directement les bâtiments de la ville n’est aujourd’hui plus un élément de fiction. C’est la ligne 2 du métro bien réel de Chongqing qui passe dans des immeubles et rend possible cette image surprenante. Par ailleurs, l’idée d’un gigantisme de ce transport existe autre part : le réseau du métro de Shangaï cumule 802 kilomètres de long, avec ses deux plus grandes lignes qui représentent chacune 82 km de long. En restant sur les transports, la technologie des trains supraconducteur (des trains en lévitation magnétique) n’est pas une technologie du futur, mais bien une réalité moderne qui permet d’atteindre des vitesses fulgurantes, jusqu’à 600 km/h ! Nous pourrons citer par exemple la ligne S1 du métro de Pékin qui utilise cette technologie.

La ville cyberpunk de Gibson comporte une forte modularité, avec l’idée que certains éléments ne servent qu’à une seule fonction bien précise et rien d’autre. Il décrit notamment des capsules dans lesquelles seul un lit est présent : elles servent uniquement à dormir. Cet élément précis trouve un écho étrangement similaire au Japon, dans le Capsul Hotel. Ce dernier propose de dormir dans un logement ultra minimaliste, une sorte de caisson de 2 m² aligné dans un dortoir commun, juste assez d’espace pour accueillir lit.
Conclusion
Les œuvres cyberpunk peuvent nous servir d’avertissement, mais comme l’a dit Lewis Shiner en parlant de ce que devient cet imaginaire entre les mains de ceux, qui dès 1987, l’ont exploité que comme une formule “La fascination de la pop culture pour cette vision fade du cyberpunk sera peut-être de courte durée. Le cyberpunk actuel ne répond à aucune de nos questions. A la place il offre des fantasmes de pouvoir. […] Il laisse la Nature pour morte, accepte la violence et la cupidité comme inévitable et promeut la culture du solitaire” (Confessions d’un ex-cyberpunk, 1991). Les dystopies tel que le cyberpunk, le post-apocalyptique et tant d’autre n’ont pas à être perçu comme une acceptation d’un monde dont les leviers ne nous seraient plus accessibles. Ces fictions de par leur lien au réel peuvent nous aiguiller vers un monde souhaitable, elles nous disent “Voici ce qui pourrait mal se passer, comment et pourquoi.”. Voyons les comme les outils pour imaginer le réel afin que celui vers lequel nous voulons aller ne soit pas une fiction.